Un monde sans droit

[ Par Anaël Le Dorze ]

Euh, bonjour, bonjour à vous tous…

 Bonjour, bonjour à tous.

Je m’appelle Thérèse.

Thérèse Pierre. Thérèse c’est mon prénom. Mon nom c’est Pierre.

Je suis fougeraise. J’ai vécu et travaillé pas loin d’ici, à Fougères. Instit. Je suis communiste. Je suis aussi lesbienne. Voilà.

Et je suis morte.

Je suis morte.

On m’a torturée. On m’a tuée.

On m’a torturée et tuée il y a quelques années.

Quelques dizaines d’années.

On m’a tuée, mais je n’ai pas parlé !

On m’a torturée et tuée.

Parce que je ne pouvais pas me soumettre. Je ne voulais pas accepter un monde sans droit. Un monde dans lequel vouloir la justice et la solidarité est un crime.

Un monde dans lequel la violence, l’arbitraire et l’obéissance sont la règle. Un monde dans lequel la différence et l’égalité sont interdites.

Je suis morte, torturée parce que je rêvais d’un monde plus juste et plus beau.

Je suis morte parce que je suis communiste. Parce que je suis lesbienne. Je suis morte, torturée parce que le nazisme et Vichy ont érigé en loi le racisme et l’unanimisme obligatoire.

Je suis morte pour que vous soyez libres, libres de penser et de vivre librement.

Ils m’ont torturé et je n’ai pas cédé. Je suis morte libre.

 

En septembre dernier, je suis revenue à Fougères.

J’ai marché dans les rues… J’ai vu une école qui s’appelle Odile Gautry. Mon cœur a bondi…une amie.

J’ai vu une école, un collège qui s’appelle Thérèse Pierre et j’ai rougi. Je n’imaginais pas qu’on se serait souvenu de moi. Qu’un collège porte mon nom. Le nom d’une condamnée à mort. Le nom d’une communiste considérée comme terroriste par l’Etat français de Pétain. Le nom d’une petite enseignante. Le nom d’une lesbienne.

Dans le hall du collège, il y a des photos. Notre histoire et la devise que Pétain avait voulu effacer : Liberté. Égalité. Fraternité.

J’ai été torturée et tuée parce que je croyais en la liberté, que je voulais plus d’égalité et de fraternité. Je suis morte, mais il y a une école de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Je ne suis pas morte pour rien. Une bouffée de bonheur…

 

Et puis, en ressortant, j’ai vu des inscriptions près de l’arrêt de bus devant le collège. « Sale gouine ! », « sale brouteuse de minou !».

Et mon cœur s’est serré. Et j’ai pleuré.

 

Je m’appelle Thérèse. Thérèse Pierre.

Je suis Résistante. Communiste. Lesbienne et j’ai pleuré à cause de ces mots sales qui me salissent.