[ Par Tom Duquesne ] ]

« L’opinion publique n’existe pas » nous partageait Pierre Bourdieu en 1973, sociologue éminemment célèbre du XXème siècle. Pour autant, de la fama communis aux incessants sondages d’aujourd’hui, en passant par Pearl Harbor et l’entrée en guerre des Etats-Unis durant la seconde guerre mondiale, l’opinion du peuple a toujours été d’une importance primordiale pour les pouvoirs en place. En effet, dès l’époque médiévale, la fama communis ou fama publica avait un rôle de tribunal pour l’Inquisition ; en d’autres termes, l’opinion publique devenait alors une sorte de validation sociale. Dès lors, l’opinion du peuple prend un intérêt conséquent pour les dirigeants. Sous l’Ancien Régime, le roi envoyait des émissaires partout en France afin de sonder les pensées et mouvement sociaux qui se développaient dans le pays, spécifiquement les pensées hostiles à la couronne. Ainsi, même sous le régime monarchique, l’information sur l’état d’opinion était un outil capital pour le contrôle de l’opinion du peuple.

Mesurée de manière scientifique, l’opinion publique donnera alors naissance aux sondages. Loin de moi l’idée de présenter linéairement l’histoire de l’opinion publique et des sondages, il reste cependant nécessaire de comprendre la construction de l’opinion publique au fil du temps afin de saisir au mieux les propos de Bourdieu. Prendre le pouls de l’opinion d’un pays se faisait bien avant la création des sondages modernes et les échantillons représentatifs ; ce n’est qu’à partir de 1936 et de la prédiction de l’élection de Franklin Roosevelt à la tête des Etats-Unis que l’efficacité des sondages d’opinions à l’aide de ces échantillons est prouvée aux yeux du monde. Le sondage va alors très vite s’exporter ; c’est ainsi qu’en 1938, l’institut français d’opinion publique (Ifop) voit le jour. De nombreux journaux commanderont divers sondages : l’opinion publique devient alors une source journalistique par le biais des sondages. Contrôler les sondages permet maintenant de contrôler l’opinion publique.

Et c’est en cela que les propos de Bourdieu font sens ; le sociologue ne nie ni l’existence de pensée dominante au sein du peuple ni celle d’opinions divergentes. En outre, ne voyez pas dans ses propos une manière de discréditer tous les sondages d’opinions. Ses propos tendent à remettre en question les fonctions et fonctionnements des sondages. De façon vulgarisée, Bourdieu remet en cause trois principes implicites aux sondages : tout le monde peut avoir une opinion, toutes les opinions se valent et il y a un accord sur les questions que les sondages doivent soulever. Si vous voulez rentrer plus en détail sur les problèmes liées à ces principes, je vous invite à aller consulter Questions de sociologie, Paris, Les Éditions de Minuit, 1984, pp. 222-235. Pour faire simple, l’opinion publique existe ; ce qui n’existe pas c’est l’opinion publique telle que les sondages nous laissent l’entendre, cette opinion publique n’est qu’un artefact artificiel poussant les sondés à prendre position sur des questions déjà formulées.

Dans ce monde où l’information en continu est omniprésente, l’opinion publique est désormais démesurée : on est assailli en permanence de sondage (en 2017, 560 sondages ont vu le jour sur le seul sujet de l’élection présidentielle). Il semble alors primordial d’être prévenu sur les informations que nous partagent tous ces sondages d’opinions, à une époque où le contrôle des sondages, et donc implicitement le contrôle de l’opinion publique, revêt une importance capitale pour le pouvoir. Il n’y a qu’à rappeler les 325’000 euros dépensés pour une vingtaine d’études d’opinions par le compte campagne d’Emmanuel Macron lors de la campagne présidentielle pour s’en apercevoir : les sondages censés décrire l’opinion publique l’influencent et la contrôlent.