[ Par Sebylib ]

 

« La Loi, c’est moi ! » : cette célèbre réplique de Judge Dredd, le héros de comics à la fois juge et agent de police dans un univers presque concentrationnaire, fait référence à un régime politique, la démocratie. Pour nous, détenus à la prison de Vezin, elle prend un certain sens.

De la théorie
En principe, chacun des membres dans une société démocratique est amené à participer activement à la vie collective : la démocratie place l’individu au coeur du pouvoir. JE suis la loi, car je participe à leur élaboration en accord avec les textes constitutionnels servant de ciment, JE bâtis l’organisation de la communauté en fixant les règles, TU construis l’édifice collectif qu’est la société, ILS-ELLES déterminent les lois, ensemble NOUS réalisons notre monde idéal, notre idylle. Nous votons pour des semblables -nos politiques- qui ont pour rôle de nous représenter. Nous élisons des hommes, des femmes qui, une fois au pouvoir, doivent veiller à ne pas servir leurs intérêts personnels ni se déconnecter de nos réalités, car cela risquerait de renforcer notre sentiment d’injustice et de nous faire douter de la démocratie.

À la pratique
Dans les faits, ce système politique a de nombreuses limites. Par exemple : « Nul n’est censé ignorer la loi ! » Mais celles-ci sont complexes, multiples, parfois incompréhensibles pour les non-initiés. De plus, le bien commun n’est peut-être plus au centre de notre modèle sociétal, remplacé par cette machine économique basée sur le profit et la puissance qu’est la société de consommation. De nos jours, les lobbies, les groupes de pression et une minorité de citoyens influents gouvernent et régissent la vie de millions de personnes. L’ensemble des citoyens est trop peu souvent impliqué dans les prises de décisions importantes, cela pose la question de la gouvernance et de la représentativité des «édiles du peuple». Lorsque le dialogue avec ces édiles se tend, je peux encore m’exprimer : lorsque «l’union fait la force !» et que «tous» les JE de la minorité sociétale se groupent pour faire barrage aux choix des élus. Je deviens alors moi aussi décideur, influent. Je peux donc faire évoluer la loi et exprimer mon point de vue, faire valoir mes droits et prévenir la société de ses dérives. 

Entre les deux : notre marge
Dans un état de droits et de devoirs, de confrontation pacifique des différences, je suis le peuple autant que toi ou d’autres. En tant que citoyens incarcérés, nos droits fondamentaux sont limités : le droit de vote n’est plus systématique, le droit de s’exprimer et de manifester plus aussi évident. Parce que nous n’avons pas respecté la loi, nous sommes écartés de la société, privés de libertés et de droits civiques. Notre parole n’a donc plus le même poids. Nous avons été jugés par la justice puis nous sommes jugés par l’inconscient collectif, un peu comme si le fait d’avoir dépassé les limites légales fixées par les lois nous avait à tout jamais éloigné de la moralité, de la norme, du groupe ; comme si la rédemption et le rachat de nos erreurs n’étaient pas vraiment possibles. Bien que la loi soit supposée garantir une certaine égalité, l’univers carcéral semble pourtant coupé de la loi «commune», ce qui est paradoxal vu le nombre de règles pénitentiaires qui régissent notre quotidien.  

En tant que détenu, il n’est plus possible d’affirmer que « la loi c’est moi », car je suis sorti des limites qu’elle fixe, je ne suis donc probablement pas le mieux placé pour l’incarner. Mais le temps passe et la roue tournera peut-être de nouveau. Dehors, en plus de ma vie, il y aura ma citoyenneté à reconstruire.