[ Par Arbi ]

La vie en prison, c’est du temps à attendre la sortie. Comment le remplir de manière utile ? Depuis sa cellule, Arbi (nom d’emprunt) a créé un jeu de société et de prévention afin d’éduquer les jeunes à la réalité de la vie carcérale et d’en montrer les différents impacts humains dans une démarche dissuasive.

Donner du sens au temps carcéral 
Incarcéré depuis mars 2016, j’ai imaginé et créé un jeu éducatif dans lequel on se met à la place d’un détenu durant une année, de l’entrée jusqu’à la sortie de prison. Sont progressivements abordés : les activités sportives, sociales et scolaires et les protocoles de réadaptation pour bénéficier de réductions de peine supplémentaires. Les calculs de remise de peine, les moments de vie en détention, tout est expliqué dans ce jeu. 
Tout a commencé lorsque j’ai été placé à l’isolement. Tous les jours, je me disais : “Il faut que j’invente, je dois créer un truc utile.” L’idée première était de passer le temps et d’oublier pourquoi et comment j’étais isolé. Psychologiquement, la détention “normale” est dure. Alors l’isolement… c’est une difficulté multipliée par trois. En novembre 2017, j’ai commencé à créer ce jeu et au bout d’une semaine, 80% du travail était fait. Le plateau de jeu est constitué d’un calendrier que j’ai pu obtenir grâce à l’aide du psychologue de la prison. Avec un stylo 4 couleurs et de simples cahiers, j’ai écrit toutes les règles du jeu, en m’appuyant sur ma réflexion comme sur mon expérience quotidienne.

Faire prendre conscience d’une réalité édifiante
Le but de ce jeu est de promouvoir la prévention de manière ludique. On ne met pas assez en garde les jeunes, nos proches, sur ce qu’ils risquent s’ils commettent un crime ou un délit. Bien sûr, on leur dit “ne fait pas ceci ou cela”, mais on ne prend pas le temps d’expliquer pourquoi ni, surtout, quelles seront les conséquences dramatiques de leurs actes. Il y a plus à expliquer que le contenu de la loi et le côté judiciaire. Il s’agit d’annoncer aussi les préjudices que l’on fait aussi subir à notre famille, à nos enfants, à nos épouses, à nos frères, à nos soeurs. Les couples qui se séparent, les parents qui souffrent, les enfants qui perdent leurs repères familiaux et éducatifs, les préjudices que l’on se cause à soi-même, forment un envers du décor dont il est important de prendre conscience, qu’il faut révéler.
La prison, le monde carcéral en France, n’est pas celui des pays de l’Est ou des Etats-Unis, mais ce n’est pas du luxe non plus. Je sais de quoi je parle. J’ai connu huit prisons de l’ouest de la France. Tout peut arriver en prison. Alors ce parcours du détenu, je l’ai introduit dans ce jeu où le perdant a le gage de lire aux autres joueurs le guide de la prévention, un livre qui complète le jeu sous forme d’articles thématiques.

Mieux vaut prévenir que punir
Justement, concernant la prévention, j’ai choisi de présenter dans le jeu cinquante des délits les plus courants dans notre société actuelle. Je les ai écrits sur des cartes qui correspondent chacune à un délit, à l’amende et à la peine encourue correspondante. Chaque joueur doit, à un moment du jeu, lire la carte et comprendre ce qu’en dit la loi pour ensuite observer les activités possibles en prison et bénéficier de réductions de peine supplémentaires (RPS). On découvre dans le jeu le rôle des commissions de discipline qui juge les infractions commises en prison : chaque joueur peut donc calculer lui-même la date de fin de sa peine et sa “sortie de prison”.
Le jeu ne peut malheureusement pas encore être proposé au public. Je dois d’abord protéger mon travail et assurer mes droits d’auteur. Mais je me heurte à une difficulté majeure : je suis incarcéré et aucun représentant de l’administration pénitentiaire n’est en mesure de m’aider à mettre en oeuvre mon projet. Pourtant, une directrice adjointe d’un centre pénitentiaire, des membres du Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation, des enseignants, m’ont assuré de leur soutien et évalué mon jeu. Celui-ci pourrait être utilisé dans les collèges et les lycées, les universités de droit, les foyers d’insertion, les quartiers de semi-liberté et même dans les prisons. L’objectif est d’expliquer et de faire prendre conscience de la réalité carcérale.
A ce jour, le projet est au point mort, même si je me démène pour le faire aboutir et rendre utile mon temps d’incarcération pour que d’autres ne se retrouvent pas dans la même situation. On parle tout le temps de réinsertion sociale, c’est bien. Mais je pense que la prévention doit avoir davantage de place auprès des plus jeunes et pour éviter les récidives.