[ Par Jean-Luc Sauge, chercheur de paix ]

Dans notre société, des interrogations profondes naissent sur les rapports hommes/ femmes, la violence et les moyens d’y remédier. La recherche d’une grille de lecture facile tend à accorder au masculin l’apanage de la violence tandis que le féminin serait l’expression de l’apaisement. Chacune et chacun se trouvant jugés à l’aune de ces définitions réductrices.

 

Une vision actuelle du monde postule que les hommes ne sont pas prêts et qu’il leur faudrait cultiver un monde de douceur, pour qu’enfin ils lâchent la part brutale, voire violente qui les habiterait. Vision que je qualifierais de « féminine » en ce qu’elle porte espérance sur les notions d’accueil, de douceur et d’écoute. Une non-violence des « mamans », qui a toute sa place, son efficacité mais aussi sa limite en ce qu’elle semble rejouer l’éternel conflit entre le Bien et le Mal. Cette injonction à la douceur comme remède, vient sans doute en partie d’une confusion qui amalgame les forces qui aident à faire face aux inévitables conflits, et la violence.

 

La colère n’est pas la violence. La combativité n’est pas la violence. L’action n’est pas la violence. La violence, c’est quand ces énergies sont mises au profit de la négation de l’autre, de la contrainte, de l’humiliation, de la soumission, de la spoliation. C’est quand elles tentent d’annihiler le droit à « l’autre » d’être elle-même ou lui-même. On ne peut éluder qu’il existe un monde propre à la masculinité au moins dans son fondement animal, biologique. Dans bien des traditions, à un moment, le jeune garçon quitte le monde des mamans pour entrer dans son masculin. Des rites sociaux ont donné une forme aux changements profonds qui se passaient dans les jeunes hommes. Changements physiques, hormonaux, relationnels  le préparant à la confrontation, à la force, à la reproduction, émergence d’une force de vie qui vient du fond de sa biologie.

 

Emporté par ce tourbillon qui le transforme, sans reconnaissance de celui-ci, le jeune homme se retrouve aujourd’hui devant un choix binaire. Celui du modèle viril, masculin ; du compétiteur dominant. Et celui  du modèle « des mamans » dans lequel il ne se retrouve plus. J’ai la conviction qu’une troisième porte est à ouvrir : une non-violence ancrée dans le masculin. Une non-violence qui sait que parfois la brutalité, la violence, voire les débordements sont l’émergence maladroite d’une énergie que l’homme n’a pas appris à maîtriser. Une non-violence qui fait vivre et explique que ces « forces viriles » peuvent être cultivées et misent au service de relations respectueuses des autres et du monde. Une non-violence qui n’a pas peur de cultiver le courage, le positionnement ferme, l’affirmation de soi. Une non-violence fondée sur une pédagogie de l’engagement et de la responsabilité.

 

Il y aurait donc une non-violence des femmes et une autre des hommes ? Et bien non ; il y a une palette ouverte de non-violences qui ne rejette ni la douceur ni la combativité. Une palette qui permet aux hommes d’accepter, d’accueillir l’autre dans sa fragilité. Une palette qui permet aux femmes d’oser s’opposer à ce qui tente d’atteindre leur intégrité. Une palette qui donne à toutes et tous les moyens d’établir un rapport plus apaisé à eux même aux autres et au monde. Notre monde osera-t-il sortir de la dualité et oser la complémentarité pour retrouver en définitive ce que le symbole du Yin et du Yang nous invite à percevoir depuis plus de 2000 ans ? Ce numéro ose déjà aborder le problème.

 

Merci à tous les élèves pour ce premier pas nécessaire.