[ Par Sindi Bulija et Elodie Chérel ]

L’Assemblée nationale fonctionne parfois comme une cour d’école. Vous en voulez la preuve ? Cherchez sur Internet « clash Assemblée nationale ». Vous verrez alors apparaître une suite invraisemblable de vidéos sur YouTube ou de BFMTV aux noms évocateurs de « énorme clash », « incroyable colère », « gros coups de gueule » et autres « échanges musclés ». Faire les lois de l’État serait-il devenu un sport viril où celui qui l’emporte serait celui qui crie le plus fort ? Ce qui est sûr, c’est que dans cet hémicycle sacré de la République, les débats tournent progressivement au match de boxe verbale. Les députés censés nous représenter et défendre nos intérêts semblent parfois glisser dans leurs comportements quand la course au pouvoir, pour obtenir une place d’élu, les a rendus agressifs et dépendants de leur image médiatique. Résultat, ils passent du temps à s’opposer les uns aux autres et à soigner leur avatar médiatique sur les réseaux sociaux au lieu de s’unir, de représenter collectivement la nation et de construire ensemble les lois de la République.

Cela impose une question : débattre est-ce combattre ? Argumenter, est-ce expliquer, démontrer ? Où est-ce tenter de détruire, d’annihiler la réputation de son adversaire par des mots ? Notre époque valorise trop le culte du gagnant, alors que dans un débat constructif, comme en classe par exemple, celui qui exclut l’autre est l’authentique perdant. Car l’intérêt du groupe est de s’enrichir de la diversité de tous ses membres. La reconnaissance des élus devrait s’obtenir parce qu’ils sont parvenus à élaborer un choix consensuel, non parce qu’on a publié sur YouTube le best of de leurs punchlines et de leurs répliques cultes, car les lois sont importantes, concrètes, rationnelles, elles parlent davantage de la vie des gens que les luttes verbales entre édiles de la nation. Gagnant, perdant, règles du jeu ne sont pas les mots d’une vraie discussion sous le signe de l’apaisement des conflits. Car sans éthique et morale, le débat n’est que de la rhétorique, guère plus qu’une technique oratoire.

Non, débattre, ce n’est pas échanger des bordées de punchlines ponctuées de noms d’oiseaux. C’est construire ensemble, c’est faire avancer le monde pour garder foi dans le lien social. C’est de cela que nous, le peuple, avons besoin. Nous ne voulons pas de la confrontation, mais de la nuance et de l’échange, car en démocratie, une personne ne peut avoir raison seule. Ceux qui sont actuellement exclus des responsabilités politiques doivent pouvoir trouver leur place dans la discussion. Pour cela, il faut que le monde politique cesse d’être soumis à des codes d’entrée que les jeunes, ceux des banlieues comme ceux des campagnes ou des petits villages situés en « zone blanche » peinent à obtenir. La démocratie est une belle idée, mais elle n’a de valeur que si la liberté d’expression passe par l’écoute de l’autre et par l’empathie. Sans cela, nous restons posés les uns à côté des autres, sans liens de fraternité : la vie politique ne doit pas devenir un spectacle.

La première nécessité pour ne pas s’enfermer, c’est d’apprendre à s’écouter, à se comprendre, pas de tout faire pour écraser l’autre pour le faire taire : Nous déclarons la contradiction d’utilité publique ! Mais notre liberté d’expression, si sacrée à nos yeux, doit être maniée avec sagesse et intelligence sociale. Les mots que nous prononçons ont une valeur et un impact que nous devons prendre en compte. Ainsi, l’éducation à la liberté d’expression devient une nécessité afin que nos mots ne deviennent pas des armes à portée arbitraire et que nos paroles ne se vident pas de leur substance. Alors, posons-nous, réfléchissons ensemble et parlons juste : bienvenue à la seconde édition de la Cérémonie d’éloquence des Tribuns de la République.