[ Par Roland Gori ]

Roland Gori est Psychanalyste, Professeur honoraire de Psychopathologie clinique à l’Université d’Aix Marseille. Son dernier ouvrage paru s’intitule : Un monde sans esprit. La Fabrique des terrorismes, Paris, LLL, 2017.

Des sociétés sous influence 
La liberté de parole qui construit l’espace du politique et sans laquelle les humains sont dans un désert (Hannah Arendt) a toujours été menacée : par les réorganisations sociales des révolutions industrielles qui transforment les humains en prolongement des machines, par les régimes totalitaires qui censurent et exterminent les dissidents, par les nationalismes et les racismes qui discriminent entre ceux qui ont droit à la parole et ceux qui ne l’ont pas. Mais la nouvelle censure ne passe-t-elle pas par les phénomènes de la mode et du conformisme de masse fabriqués par les lois du marché ? Nos démocraties ne seraient plus démocratiques qu’en apparence tant une nouvelle forme de despotisme, selon Tocqueville, les transformerait en « démocraties d’opinion », croulant sous le joug des propagandes de masse. Les citoyens ne seraient plus que les « objets » sous influence de nouvelles et habiles propagandes, nullement réservées aux régimes totalitaires. La propagande est la « propagation de la foi » dans des valeurs qui façonnent des visions du monde. Sous couvert de liberté, le libéralisme, revu à la sauce capitaliste, ne cesse de proclamer que la liberté n’est que la liberté des marchés dont toutes les autres dérivent.

A l’ère de la consommation 
Dans notre société de la marchandise et du spectacle, les batailles politiques et culturelles, visant à emporter les parts du marché des opinions, sont poussées à envahir l’espace public. La société de la marchandise et du spectacle utilise à pleins tuyaux ses moyens habituels : vendre, enrober, mettre en scène, faire du marketing à tous les étages en rendant plus crédibles les opinions à consommer, et plus fun la manière de les exposer. Pour rendre plus crédibles les arguments de la propagande, les publicistes, en politique comme ailleurs, pour convaincre, mettent en avant des chiffres. Cela fait plus sérieux et objectif, sans dire comment ils ont été fabriqués ni quel sens ils ont véritablement. Pour les gouvernants, les chiffres sont la façon la plus aisée de donner des ordres sans en avoir l’air, et en évitant toute contestation. Or, les chiffres devraient être là pour nous permettre de parler et non pour nous faire taire. Dans un monde où l’argent est tout et l’humain plus grand-chose, l’abstraction des chiffres est bien commode pour soumettre les citoyens aux lois des marchés.

Hyper-isolés 
Les nouvelles technologies amplifient ce mouvement, la mondialisation permet une expansion considérable du marché des opinions. Nous sommes tous, ou presque, hyper-connectés mais isolés. Nous en devenons surinformés, mais nous n’avons plus le temps et l’esprit pour digérer toutes ces informations qui nous parviennent. Des informations, il en surgit à tout moment, de partout et tout le temps, l’époque s’ouvre aux fake news et aux imposteurs. Car, il est difficile de penser et de décider à l’ère de l’infobésité. Dans la frénésie à communiquer, dans cette tyrannie à informer en temps réel, dans ce souci de transparence qui révèle notre invisibilité sociale, l’homme contemporain révèle son angoisse de séparation et l’extrême de sa solitude.

La Démocratie n’est-elle pas en train de perdre son avenir ? Ne risque-t-elle pas de se transformer en gouvernement totalitaire des humains par les machines algorithmiques ? Sur les ruines de la parole et de la Démocratie pousserait l’herbe drue et stérile de l’opinion, non sans permettre le développement de toutes sortes de commerce, organisés par les GAFA.