[ Par Anne Vassalon ]

Le conflit au Yémen, local puis régional, suscite des situations diplomatiques et économiques importantes à l’échelle internationale. Alors que la France se retrouve potentiellement mêlée à des situations criminelles, comment réagit l’opinion publique ?

Que se passe-t-il au Moyen-Orient ? 
Depuis 2014, le Yémen est engagé dans une guerre civile. Lors des printemps arabes, des manifestations populaires forcent le président, en exercice depuis 34 ans, à quitter le pouvoir. Un successeur est vite trouvé : Abd Rabbo Mansour Hadi, ex vice-président. Pendant son mandat, une organisation houtiste* gagne en puissance et prend le contrôle de l’ouest du Yémen, dont Sanaa, la capitale. Elle prétend combattre la corruption au sein de la sphère politique et milite violemment pour le retour de l’imamat (régime monarchique et théocratique dans lequel le pouvoir spirituel est dicté par les imams) et s’appuie sur le soutien de l’Iran. Le président s’exile en Arabie saoudite, pays en accord avec sa politique, après deux ans à la tête de l’état. C’est le premier tournant de la guerre : non plus civile, elle devient régionale. l’Arabie saoudite forme alors une coalition regroupant plusieurs pays arabes : Maroc, Égypte, Soudan, Jordanie, Pakistan, Qatar, Émirats Arabes Unis et Koweït, qui bombarde les rebelles, touchant des milliers de civils, des usines, des logements et des hôpitaux. L’organisation houtiste progresse au Yémen. Elle détient maintenant Hodeïda, premier port du pays.

Quelles sont les conséquences ? 
L’aide humanitaire et le commerce sont gênés par le blocus maritime de la coalition à Hodeïda. Le Yémen, avant la guerre, importait environ 90% de sa nourriture et de ses médicaments. Plus de 3 millions de personnes ont dû se déplacer sans pouvoir se réfugier dans les états voisins. Les ¾ de la population ont besoin d’une aide humanitaire urgente, plus de 50% des infrastructures de santé sont détruites. L’ONU continue de mettre en garde les acteurs du conflit contre une catastrophe humanitaire. Certains alliés de l’Arabie saoudite continuent pourtant de lui vendre des armes utiles dans le conflit. Récemment, plusieurs exportateurs d’armes ont déclaré arrêter les ventes : la Suède, la Belgique, la Norvège, Canada, la Finlande et l’Allemagne, qui appelle ses voisins à faire de même.

Pourquoi la France continue-t-elle de vendre des armes à l’Arabie Saoudite ? 
Les dirigeants français souhaitent attendre que la responsabilité de l’Arabie saoudite soit prouvée. La ministre des armées affirme ne pas être sûre de la manière dont les armes françaises sont utilisées au Yémen et le président refuse de répondre. L’argent rapporté par les ventes d’armes à l’Arabie saoudite, 2ème client après l’Inde, pèse lourd : 11 milliards d’euros de commandes en 9 ans. Certaines de ces armes servent pourtant à des crimes de guerre, voire des crimes contre l’humanité. Si la France renonçait à ces ventes, les retombées économiques et diplomatiques seraient conséquentes. Les relations franco-saoudiennes seraient fragilisées et la France subirait une perte d’influence dans la région. Le peuple français est quant à lui divisé : une majorité pense qu’il est honteux moralement de continuer les ventes. Une minorité plus nationaliste soutient que la perte de cet argent serait désastreuse pour le pays : baisse du pouvoir d’achat, rattrapage sur les impôts… Mais est-ce que ces possibles conséquences justifient la mort de milliers de Yéménites innocents ? La France n’a-t-elle ni morale, ni scrupules, ni éthique ?

*organisation politique et théologique chiite